Il suffit parfois d’un regard… pour changer le grain de sable…

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C’est toujours d’un « défaut », un grain de sable irritant, qui a permis, au fil du temps, à l’huitre devenue sublime, de fabriquer une perle de nacre.
« Tu es trop petit, tu es trop lent, tu es trop agité, pas assez concentré, trop rêveur, trop pratique, trop de ceci, pas assez de cela »…. Nous rendons nous compte à quel point nous sommes, parfois, des machines à essorer les talents, à peine éclos ou depuis longtemps enclos ?
Je pense à cette amie, qui a aujourd’hui 50 ans, (je l’appellerai Caroline, prénom changé) qui se souvient, c’était hier, de la remise de prix dans son école communale. Elle fut la dernière nominée, une fois les trophée distribuées, elle entend encore : « et pour toi, ce sera le prix de l’élève la plus bavarde ». Je précise que ce prix ne relevait en rien d’un humour au 4ème degré mais d’une volonté d’humiliation publique.
Je relis le témoignage de Jack Welch, ex président de General Electric, dans sa biographie publiée en fin de carrière : il se décrit enfant étant de très petite de taille, presque chétif, bégayant beaucoup : rien d’enviable pour le futur.
J’ai en tête l’histoire poignante de cette jeune fille, Gillian, désespérée sur les bancs de l’école dans les années 30. Les journées sont sans fin tant elle s’ennuie (des milliers d’enfants pourraient se reconnaître en 2016), tant elle entend de sermons de ses instituteurs sur son manque de concentration, d’attention. Ses parents sont plusieurs fois convoqués pour entendre toujours le même diagnostic : son chemin est tracé : une vie ratée, à faire pleurer parents et entourage. On poserait aujourd’hui très certainement le diagnostic de TDAH mais les labos pharmaceutiques n’avaient pas encore déposer le concept du déficit d’attention et d’hyperactivité.
Caroline a eu la chance, rentrant en pleurs à la maison, de croiser le regard d’amour d’une mère intelligente, fine, bienveillante et pédagogue qui lui  tint les propos suivants : «  n’oublie jamais ma chérie que ce prix récompense une qualité unique, précieuse et qui te sera utile toute ta vie. Non que tu sois bavarde mais ta générosité chez toi s’exprime par des mots à dire et à donner aux autres, par l’envie de partager, par ton besoin d’entrer en relation, par ton amour d’autrui…. ». Caroline dirige aujourd’hui la Fondation d’un très grand groupe international après une carrière de dirigeante qui lui aura permis d’amener des entreprises et des équipes à performer, progresser et apprendre.
Défaut, qualité ? Question de regard.
Jack Welch raconte quant à lui qu’il ne s’est jamais senti diminué par son bégaiement, ni même par sa taille car il a toujours eu une grande confiance en lui qu’il attribue en partie à sa mère qui lui répétait souvent : « mon fils, si tu bégaies, c’est que ton élocution n’a pas le temps de suivre le rythme et le nombre de tes pensées. Tu as tellement d’idées que l’articulation ne suit pas ». Etonnante façon de regarder le monde. Là où la plupart auraient conclu au handicap, elle y voit la conséquence d’un talent singulier et précieux.
Défaut, qualité ? Question de regard.
Quant à Gillian, ses parents se sont finalement résolus à aller voir un spécialiste. Elle a 8 ans, assise sur une chaise dans un austère bureau de chêne, les mains sous les cuisses, dans l’attente d’aller vite sautiller sur les trottoirs de la ville. Le monsieur questionne sa mère qui lui explique qu’elle ne tient pas en place, est toujours en retard, rêvasse et  n’écoute pas. Le spécialiste finit par s’adresser à Gillian et lui dit « j’ai bien écouté ce que vient de me dire ta maman, j’ai besoin de parler seul avec elle, reste ici et attends nous ». Il allume la radio où la BBC diffuse de la musique en continu, referme la porte et s’installe avec la mère dans la pièce à côté, derrière une vitre. « Nous allons observer votre fille ». A l’instant même où ils quittèrent la pièce, Gillian s’est levée et s’est mise, sur le rythme de la musique, à bouger ses pieds et improviser quelques pas de danse. Le spécialiste se tourne alors vers la mère qui regarde sa fille et lui dit : « votre fille n’est ni malade ni condamnée, elle aime la danse. Inscrivez la dans une école de danse ».
Ce que fit sa mère.
Quand elle raconte ses premiers jours à l’école de danse, Gillian se souvient du bonheur de partager cette activité avec d’autres enfants comme elle, des personnes qui avaient besoin de bouger pour penser. Gillian s’y plaira, s’y épanouira, se formera au ballet classique, aux claquettes, au jazz et à la danse contemporaine. Diplômée du London Ballet School, membre du London Royal Ballet, soliste et finalement fondatrice de sa propre compagnie: Gillian Lynne Danse Company.
Le monde lui doit tout au long du XXème siècle les plus belles chorégraphies et les plus grandes comédies musicales de l’histoire (My Fair Lady, Cats, Jésus Christ Superstar, Evita…). Elle a remporté les prix les plus prestigieux qui soient et donné du bonheur à des millions de personnes.
Aujourd’hui, on mettrait une telle enfant sous médication afin de résoudre un inquiétant problème et …. assassiner une source inouïe de créativité, qui ne pouvait que s’exprimer debout.
Combien d’autres talents éteignons nous dans nos écoles, nos familles, nos clubs, nos entreprises à ne pas savoir regarder autrement, à rester enfermés dans des visions pénalisantes, normatives et castratrices chez celui que l’on accompagne, que l’on forme, que l’on éduque.
C’est très difficile, souvent héroïque mais cela s’apprend : chercher, se forcer à voir et déceler la qualité, la force, le talent qui, chez l’autre, l’amènera à progresser et réussir. Savoir que tous les chemins mènent à Rome et accepter que ce ne soit pas le mien. Aider l’autre à prendre ou reprendre conscience de son talent afin qu’il gagne en confiance et en maîtrise.
C’est une des missions du manager, c’est celle de l’entraîneur, ce devrait être celle de tous les enseignants, c’est aussi le travail du parent : regarder chez celui que j’accompagne les potentiels de développement, qui sont aussi ses forces de vie, de progrès et de confiance. Alors nous nous rendons compte qu’il n’y a de défauts que dans le regard ou le jugement de l’autre, que ce qui est vu comme un défaut peut être regardé comme son contraire. Dès lors que je compte aux yeux de l’autre, mon regard sur lui et donc les mots qui en découlent, l’aideront à se développer ou à se recroqueviller car l’individu, quelque soit son âge, n’enfile jamais que les habits qu’on lui tend.
Alors : perle ou grain de sable ???
Serge Griffon

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