Entre autorité et adaptation, doit-on choisir ?

poser les règles

ETRE DANS LE VENT, C’EST AVOIR LE DESTIN D’UNE FEUILLE MORTE écrivait Gustave Thibon.
….et à force de s’adapter au monde, on finit par s’y diluer.

Je récupérais ma voiture l’autre jour dans un garage d’une enseigne nationale au centre de Lyon. Demandant au gérant l’état de son activité, il me répondit ce que l’on entend fréquemment chez nos clients : « ça va pas mal mais que de difficultés à trouver des jeunes qui vont bien et à les garder…. »

Je creuse et il me dit être dérouté par sa difficulté à imposer des exigences de base : la politesse avec les clients, le respect des horaires, ne pas fumer dans l’atelier…. Exigences de base du bien vivre ensemble, du professionnalisme et de l’efficacité. « Ce qui me peine », me dit-il, « c’est qu’à la Drh, on me demande de davantage m’adapter à cet environnement, à cette nouvelle culture »….

S’adapter, comprendre, faire avec, négocier, quelque soit le sujet car il faut être à la page, car nous risquons de les voir partir, car nous allons au conflit, car nous nous sentons dépassés, car il faut donner du sens…..

Nous croisons un nombre incalculable de managers qui cherchent en permanence le consensus ou qui fuient toute posture d’autorité, parfois encouragés, à défaut cautionnés par leur hiérarchie.

Et peu à peu, il y a des mots, dans certains univers, qui deviennent gros mots : interdire, obéir, appliquer, cadrer, sanctionner, imposer….. parce qu’il faut s’adapter, ne pas brusquer, ne pas entraver l’épanouissement ou le développement : faire preuve toujours d’horizontalité dans la relation, consulter sans imposer. La verticalité est aujourd’hui réprouvée par la culture ambiante…. A tel point que la capacité à dire les choses, à recadrer, à imposer passe aujourd’hui pour du courage managérial : extraordinaire pirouette langagière : prôner le courage de faire ce pour quoi le manager est payé.

Nous finissons donc par comprendre, tolérer et enfin tout justifier dès lors que les frontières entre l’interdit et l’acceptable sont à ce point poreuses. Tolérer l’impolitesse dans l’entreprise, la ponctualité par dessus bord, l’indifférence à autrui, l’irrespect des consignes de base. Et peu à peu, nous voyons se développer des comportements les plus aberrants et les plus nocifs à la cohésion du corps social et de l’efficacité professionnelle.

Ailleurs, comme le relève un dossier du Figaro le 20 novembre, les incessants aménagements à la règle finissent par créer tensions et dislocation du sens collectif : chez Air France, à la RATP, à la Poste, à la SNCF, on ne compte plus les hommes qui refusent de serrer la main à une collègue féminine, qui refusent de conduire une locomotive après une femme, qui refusent de participer à certains repas collectifs à cause de la composition des menus. Les tensions communautaristes, à force de tout tolérer finissent par pourrir le quotidien.

Sur certaines lignes de la RATP, la gratuité est devenue la norme, tant l’entreprise a renoncé à imposer ses règles dans le rapport de force avec certains jeunes.

A l’école, dans la rue, dans les clubs de sport, dans les lieux publics, on parle d’incivilités ; pour être plus clair, précisons qu’il s’agit d’irrespect des règles de la vie commune.

Certaines entreprises, en réponse, mettent en oeuvre une charte interne : charte de la laïcité, charte relationnelle, charte comportementale….. pensée magique, bonne conscience, paresse intellectuelle : c’est risible.

Nous sommes confrontés depuis des décennies à un double mouvement de sape vis à vis des cadres et règles, faute de savoir marier les opposés :

– Au nom de l’épanouissement de l’enfant, nous avons renoncé à l’éducation : nous n’élevons plus (comme on le disait avant), nous voulons qu’ils s’épanouissent… comme si les deux s’opposaient ! Et au nom de l’épanouissement on ne veut surtout pas le frustrer… comme si l’on pouvait éduquer sans frustration.

– Au nom de l’individualisme consumériste, chaque individu est invité à inventer sa vie, son destin et ses valeurs chaque jour, le collectif ne saurait imposer quoique ce soit comme limite à ses pulsions d’homme libre et responsable.

Dans ce monde « d’équivalence généralisée » dénoncé déjà par Marx, qui est celui d’une société marchande qui envahit tous les compartiments de la vie, tout se vaut, tout s’achète et rien, dans le domaine des mœurs ne saurait s’imposer à quiconque.

Mais du coup, nous : parents, entraîneurs, managers, citoyens aussi, à force de ne plus croire et renoncer à transmettre règles et cadres, comment pourrions nous être respectables et crédibles ? Comment l’individu peut-il s’identifier à un idéal, à un futur, à un système de valeurs qui est un besoin universel de l’individu, adolescent, salarié dans sa communauté professionnelle ou sportif dans son club – dès lors que ses représentants n’incarnent plus rien ?

Là est souvent le cœur du problème de nos institutions : face au besoin de croire en un futur, en une communauté de valeurs ou en idéal, l’individu rencontre des cadres désorientés, consensuels sur tout, flous sur le reste. Ils ne sont ni crédibles ni respectables, donc indignes d’être suivis et écoutés.

Comment même accepter d’apprendre de celui que je n’admire pas : impossible ?

Les rouages de la transmission : d’énergie, de savoirs et de sens sont profondément grippés. Il nous faut apprendre à réconcilier ce qui semble s’opposer mais qui est source de puissance, de progrès et d’efficacité car comme le dit une très belle métaphore : un fleuve sans berges devient vite marécage : ce sont les berges du fleuve qui lui confèrent sens et puissance.

C’est un vrai défi que s’offre à nous tous, managers, parents, citoyens : comment donc :

  • Poser, expliquer et faire respecter cadres et règles non négociables, sources de créativité et de liberté
  • Faire confiance, totalement, dans un esprit de bienveillance et faire preuve de sanction fulgurante en cas de transgression
  • Accepter et encourager, la différence, la diversité et l’affirmation de la singularité de chacun dans le cadre d’un idéal et d’un ordre qui fasse communauté de vie
  • Etre à la fois joyeux, léger, convivial et rigoureux, exigeant, intransigeant sur le respect du bien commun…

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